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Des sauveteurs de l’ombre entre Hermance et Veigy Foncenex

© Anne-Laure Roudaut
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© Anne-Laure Roudaut

Quatre stèles en granit, deux grandes et deux petites. Sur quoi suis-je tombée au détour d’un jogging le long de la frontière entre Hermance et Veigy-Foncenex ? Ni plus ni moins que sur le Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre, le seul monument à la mémoire des réseaux de passeurs en France.

Situé à Crevy, petit hameau entre Veigy et Hermance, cet imposant monument est bien caché des regard. Il a été construit en 2013, sur le lieu exact où des habitants ont fait passer, de France en Suisse, des centaines d’enfants juifs, de résistants et de combattants, durant la seconde guerre mondiale.

80 km oubliés des Allemands

L’histoire du Grand Genève entre 1939 et 1945 est assez singulière. En mai 1940, les Allemands arrivent dans l’Ain, au Fort l’écluse et s’y arrêtent. Peu de temps après, le Gouvernement de Vichy signe l’armistice avec Hitler et la France se retrouve couper en deux par une ligne de démarcation allant du nord de Bordeaux au département de l’Ain. Mais il se trouve, que dans leur découpage, ils ont oublié une bande de territoire de 80 km allant du pont Carnot, au Lac Léman et aux Alpes. Le village de Veigy Foncenex se trouve en plein dans cette zone épargnée. La zone est tout de même surveillée par l’armée italienne, présente dans la région, et par les Suisses, mais elle reste en partie perméable. De nombreux réfugiés, politiques, opposants recherchés et Juifs transitent alors par Veigy pour passer en Suisse. Très rapidement des réseaux de passage s’organisent et la population locale cache les fuyards.

Mais finalement, le 17 septembre 1943, les Allemands finissent par occuper Veigy Foncenex. Ils installent sur la frontière un triple réseau de barbelés, surveillé par la Gestapo et les SS. Il devient alors très dangereux de résister et de mettre à l’abri les pourchassés. Pourtant, malgré les risques, les réseaux de sauvetage vont continuer à fonctionner.

Des réseaux de passeurs

Le réseau le plus actif, appelé la filière de Douvaine, est dirigé par un prêtre, l’abbé Rosay. Il arrive à la cure de Douvaine en septembre 1941 et il organise très vite différents réseaux de résistance. Dès novembre 1942, il commence les passages entre la France et la Suisse. Il est aidé dans sa tâche par trois habitants de Veigy Foncenex, Joseph Lançon, veuf et père de trois enfants, sa fille ainée Thérèse et un jeune voisin, François Perillat. L’abbé Rosay convoit tout d’abord de petits groupes d’une dizaine de personnes de Douvaine à Veigy. Là, les fermes des passeurs servent de refuge pour quelques temps aux groupes en fuite. Puis, ils passent la frontière, à Hermance, en utilisant des brèches faites dans les barbelés. Les déplacements se font à pied, de nuit et à travers champs. Leurs activités sont bien entendu bénévoles et ils ne demanderont jamais de rémunération pour leurs activités. Ils sont vite repérés par les Allemands, mais ils demeurent insaisissables, rentrant rarement chez eux, se cachant dans les bois. Les SS finissent tout de même par arrêter Thérèse Lançon. Elle est emmenée à la prison aménagée dans l’hôtel Pax à Annemasse où elle est retenue trois semaines. Mais elle se tait et son arrestation ne permettant pas de retrouver son père, elle est miraculeusement relâchée. Malheureusement, François Lançon est finalement arrêté avec François Perillat, dans la nuit du 10 au 11 février 1944. L’abbé Rosay est arrêté dans la foulée.

Ils sont tout d’abord emprisonnés à Annemasse, puis sont transférés à Auschwitz. Joseph Lançon et François Perillat seront par la suite convoyés vers un camp de travail où ils mourront tous les deux de maladie et d’épuisement, François Périllat le 18 décembre 1944 et Joseph Lançon le 5 mars 1945. Devant l’avancée des troupes soviétiques, l’abbé Rosay est lui évacué à Birkenau, puis à Bergen-Belsen. Complétement épuisé, après de longues marches dans la neige, il meurt le 2 avril 1945, quelques jours avant la libération du camp par les troupes anglaises.

Une reconnaissance posthume

En 1987, le Comité français de Yad Vashem décernera le titre de juste parmi les Nations à l’abbé Rosay, puis en 1989, à Joseph Lançon, à Thérèse sa fille, devenue Thérèse Neury, et à François Perillat. Il s’agit de la plus haute distinction honorifique délivrée par l’État d’Israël à des civils. Elle est décernée à des personnes ayant apporté leur aide à des Juifs menacés de mort.

Et c’est pour que cette histoire incroyable ne soit jamais oubliée, que la commune de Veigy Foncenex a élevé un mémorial. Il faut dire aussi que le maire de la commune, Jean Neury, n’est autre que le fils de Thérèse Neury, décédée en 2013, et donc le petit fils de François Lançon. Ce monument massif est plein de symbolisme. Il représente tout d’abord des ailes déployées, symbole de la liberté. Les pas, formés dans le béton, représentent le chemin vers cette liberté, mais aussi vers l’Hermance, rivière que les personnes en fuite passaient à gué. Enfin, les aspérités sur le côté de la colonne centrale évoquent l’endroit d’où les fuyards arrivaient et le côté lisse à l’ouest représente lui la direction de la Suisse, pays refuge.

Alors si vous vous baladez le long de la frontière et passez par le pont de Crevy, à Anières, poursuivez un peu votre chemin et recueillez-vous quelques instants en mémoire de ces sauveteurs de l’ombre.

Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut Mémorial des Sauveteurs de l’Ombre – Veigy – Photo : Anne-Laure Roudaut

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Habitant en Suisse depuis 16 ans, j'apprécie la vie au bord du lac et particulièrement à Corsier.
A travers mes articles, je tente de faire découvrir les beautés de la campagne et des bords du lac et de mettre en valeur des gens extraordinaires, rencontrés grace aux hasards de la vie.

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