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Michel Servet, l’homme qui unit Genève à Annemasse, pour les siècles des siècles…

A Annemasse. © Nathaly de Morawitz-Schorpp
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A Annemasse. © Nathaly de Morawitz-Schorpp

En des jours meilleurs, lorsque l’humeur baladeuse reprendra ses droits, pourquoi ne pas monter à bord du Léman Express qui vous conduira en dix minutes de Champel à Annemasse sur les traces de cet homme dont les convictions avant-gardistes ont scellé à tout jamais – au prix de sa vie – le destin de ces deux villes, bien avant l’arrivée du chemin de fer en 1880.
On peut en effet se demander comment la statue de Michel Servet – qui n’avait strictement aucune origine savoyarde et encore moins genevoise – condamné à être brûlé vif pour hérésie sur la colline de Champel au 16ème siècle, s’est retrouvée d’abord à Annemasse, puis à Genève seulement en 2011, auprès du monument expiatoire érigé en 1903 ? Afin de découvrir ce passionnant mais délicat chapitre de notre histoire, « en voiture » pour un petit voyage au temps de l’intolérance religieuse de l’époque…

Les tribulations d’un Espagnol converti aux idées réformées
Après avoir quitté son village natal de Villanueva de Sigena en Aragon à 14 ans pour étudier successivement le droit, la théologie, la géographie, l’anatomie et la médecine dans différentes villes d’Europe, ce futur trublion publiera sous le pseudonyme de Michel de Villeneuve (nom de sa bourgade d’origine), un livre-manifeste sur « Les Erreurs de la Trinité » dans lequel il affirme l’indivisibilité de l’essence divine de Dieu ainsi que l’aberration du baptême puisque, selon lui, « l’Homme ne commet pas de péché mortel avant l’âge de vingt ans ». Sans s’étendre sur ces considérations théologiques complexes qui n’ont pas leurs places ici, il est utile de mentionner qu’il provoquera l’ire autant du côté des catholiques que des réformés ; chassé de toutes les villes dans lesquelles il a semé le trouble et la discorde, il se retire à Vienne dans le Dauphiné où il se consacre à la médecine et à ses travaux d’édition pendant une dizaine d’années.
Ayant eu le temps de cogiter, Servet, alias Michel de Villeneuve, décide au début de l’année 1553 de publier un traité de 700 pages (!) sur « la restitution du Christianisme » en réponse à celui de Jean Calvin : « l’institution chrétienne » dans lequel il réitère ses propos antitrinitaires. Il entretient en même temps une correspondance intense avec le Réformateur genevois – sur un ton poli au début puis de plus en plus insultant tout en espérant fermement le convertir à ses idées. Exaspéré au plus haut point, Jean Calvin écrira à Guillaume Farel ces fatales paroles : « Servet vient de m’envoyer avec ses lettres un long volume de ses divagations. Il viendrait ici si je le laissais. Mais je n’en ferai rien, car alors pour peu que j’aie quelque autorité ici, je ne le laisserai plus repartir vivant. » ( Opera Calvini XII – Calvin est en effet en conflit avec quelques personnages notoires de la ville à propos de sa création du Constitoire, sorte de tribunal des mœurs)
Tout se précipite alors : le secrétaire de Calvin, conseillé par ce dernier, accuse l’évêque de Vienne d’abriter l’un des pires blasphémateurs de tous les temps et révèle son nom : « C’est un Espagnol nommé Michel Servet de soin propre nom, qui se nomme Villeneuve à présent, faisant médecin » relate le regretté pasteur Henry Babel dans son livre « Les quatre hommes qui ont fait Genève ».
Mis au cachot, il s’évade ; ce qui lui vaudra d’être condamné par contumace et brûlé en effigie à Vienne.

In Genava veritas ?
Mais revenons à Genève et imaginons l’arrivée à pied de ce voyageur, harassé, quelques mois plus tard après son évasion, en ce 12 août 1553 et qui demande le gîte à l’hostellerie de la Rose de la Place du Molard. Ici, croit-il, personne ne le connaît. Le lendemain, ne se doutant de rien et surtout pas de la lettre de Calvin à Farel, il assiste au culte du temple de la Madeleine. Hélas, il est reconnu par des réfugiés lyonnais et se fait arrêter sur ordre de Calvin puis mis en prison dans des conditions d’hygiène absolument épouvantables, comme en témoignent ses propres mots inscrits au bas de la statue.
Henry Babel s’interrogeait dans son livre sur les réels motifs de la venue de Servet à Genève : « …en sa qualité de juriste, il n’était pas sans savoir qu’aucun Etat dit chrétien de son temps ne tolérait de tels propos et que Calvin, à l’instar de l’Inquisition, prévoyait la peine de mort pour toute atteinte aux saintes doctrines. » Servet voulait sans doute croiser le fer avec Calvin et le persuader de ses idées, au péril de sa vie. Avec l’aval des cantons réformés qui souhaitaient prouver que les protestants considérés comme hérétiques par les catholiques pouvaient également condamner des hérétiques, Servet, sera conduit au bûcher le 27 octobre 1553…
Peu après cette exécution, Sébastien Castellion, pasteur genevois contemporain à Calvin mais exilé à Bâle pour cause de libéralisme, se penchera sur l’étymologie-même de l’hérésie : il s’agit bien d’un choix pour une pensée ou une opinion : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une idée, c’est tuer un homme ! » martèlera-t-il en vain…

L’anatomiste et les libres -penseurs
Il a souvent été dit que Servet avait découvert la petite circulation sanguine dite « la circulation pulmonaire ». D’après la Revue médicale suisse, il aurait pressenti cette idée plutôt que d’en établir une preuve formelle, malgré ses pratiques de dissection. En effet, dans son fameux traité de 700 pages, trois, seulement, seront consacrées à cette théorie ! « L’ajout de nature anatomique n’a été remarqué qu’à la fin du 17ème siècle dans son traité. La mode était alors de mettre à l’honneur les précurseurs, ce qui a valu à Servet d’occuper une place de choix dans l’historique de la circulation sanguine » conclut-elle.
A quelques jours de la construction du mur des Réformateurs pour les 400 ans de la naissance de Calvin, des voix s’indignent de ne voir aucune commémoration en l’honneur de la victime du Réformateur. A la suite d’un congrès international des libres- penseurs à Genève- prônant la liberté de conscience et l’affranchissement de tout dogme – le Comité, composé de personnalités politiques et universitaires françaises, italiennes, espagnoles et genevoises, commande à l’artiste Clotilde Roch une statue de bronze de Servet qu’elle choisira de représenter en loques dans sa geôle. Félicitée lors de l’Exposition à Paris pour avoir su exprimer la souffrance du malheureux captif, les autorités municipales genevoises refusent pourtant l’offre du Comité, préférant un monument expiatoire qui reconnaît « l’erreur de l’époque » sans mentionner la responsabilité directe de Calvin. Le Comité s’adresse alors à la commune de Ferney-Voltaire, pensant, à juste titre, qu’elle se trouverait en bonne position face à Voltaire, son fervent défenseur. Refusée. C’est alors à Annemasse que sera finalement inaugurée la grande statue en 1908. Une petite pique des catholiques savoyards face à la calviniste Genève ? « Michel Servet appartient à l’Espagne par sa naissance, à la France par sa mère, à Genève par sa mort et à l’Humanité par son génie ! » écrivait un journaliste dans le Progrès de la Haute-Savoie.

Michel Servet restera le symbole de l’intolérance, un nom reconnu et proclamé partout en Europe. De Rome – son nom figure sur l’un des bas-reliefs de la statue érigée en l’honneur du moine Giordano Bruno, exécuté en 1600 pour les mêmes raisons – à Paris dans le 14ème arrondissement où une statue voit le jour également en 1908, en passant par Saragosse, bien sûr, Madrid, Barcelone et Budapest où des plaques commémoratives ainsi que des rues sont créées.
Malheureusement, l’exemplaire en bronze d’Annemasse fut livré aux Allemands en 1942 par Vichy pour en faire des canons. Le plâtre original ayant été remis à la ville de Saragosse, la reconstitution que l’on peut contempler à la place de l’Hôtel-de-Ville à Annemasse semble provenir d’une ébauche d’un autre plâtre retrouvé probablement dans notre région, l’original n’ayant jamais quitté Saragosse selon Philippe Beuchat, conseiller en conservation, qui conclut : « Le bronze de Genève est une épreuve tirée du même original que celle de Saragosse et que celle qui se trouvait à Annemasse de 1908 à 1942 ».
Et c’est Rémy Pagani, conseiller administratif de la ville de Genève, passionné par le destin de Michel Servet, en compagnie notamment de l’ambassadeur d’Espagne et de la directrice du Musée de la Réforme Madame Isabelle Graesslé, à qui reviendra l’honneur d’inaugurer en 2011, pour le 500ème anniversaire de la naissance de Michel Servet, la copie originale afin de la placer, comme il se doit, à côté du monument expiatoire.
Quant à Clotilde Roch, notre artiste méconnue, sculptrice et médailliste qui a réalisé entre-autre une plaquette du 300ème anniversaire de l’Escalade, elle peut s’enorgueillir de figurer au Palais fédéral avec sa statue datant de 1915 « la dernière bouchée de pain » représentant une femme en train de donner du pain à son enfant…

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Photo du profil de Nathaly De Morawitz-Schorpp
Grâce à Signé Genève, Nathaly a le privilège de pouvoir partager ses multiples passions: chemin de fer, histoire genevoise, rencontres avec les gens de son quartier et échanges avec des artistes sont ses thèmes favoris. Guide culturelle à ses heures, elle aime particulièrement faire découvrir les multiples facettes de Genève sous un angle original et insolite (www.geneve-en-balade.ch). Quand elle n'est pas à Carouge, sa ville de coeur dont elle connaît tous les recoins, Nathaly participe à l'organisation de voyages culturels et gourmands en Italie au sein de l'association INSOLitalia.





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6 commentaires

  1. Merci par votre article. Un catalan.

    Répondre
    • Merci beaucoup Monsieur le Catalan!

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  2. Photo du profil de Yves

    Un bel article sur Servet. Bravo.
    J’ajoute toujours une pensée pour Sébastien Castillon qui le défendit dans ses écrits de l’époque et qui en mourut sans doute par sa mise au ban par Calvin.
    Ce pasteur de Vandeuvre mérite qu’on s’intéresse à lui et à ses écrits.

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    • Photo du profil de Nathaly De Morawitz-Schorpp

      Merci Monsieur!Oui c’est juste, Castillon était aussi dans mes pensées mais par manque de place je n’ai pu le mentionner… pour un prochain article!

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  3. Excellent votre article sur Michel Servet. Trop mal connu des Genevois, ou de ce qu’il en reste, sa mémoire mérite bien de reparler un peu de lui. Calvin doit avoir eu le temps à la réflexion de son erreur. In Geneva veritas comme si bien dit !
    Cordiales salutations.

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    • Merci Monsieur ! Bien contente d’avoir pu, modestement, éclairer les lecteurs de Signé Genève sur une page méconnue de l’histoire de Genève.

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