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Association «Le Bateau»: les couleurs de la précarité au cœur des Eaux-Vives

Association «Le Bateau»: les couleurs de la précarité au cœur des Eaux-Vives

Un joyeux brouhaha accapare mes oreilles dès l’entrée dans cette institution – née en 1974 après quatre années d’âpres « combats » – qu’est l’association « Le Bateau », aux confins du Jardin Anglais.

L’idée de départ était d’accueillir un public de gens dans la précarité au cœur de la cité, dans un  cadre agréable et propice aux échanges. Très vite, je suis frappée par le mélange des langues qui sourd au sein de l’embarcation. En effet, des mélodies hispanophones croisent des sonorités issues du continent Africain en roumain ou en portugais. Les gens sont debout, un café dans une main, une tartine dans l’autre, l’air concentré ou les yeux caressant le levé du jour sur la rade, par cette matinée glaciale de novembre. Certains sourient, se parlent, hèlent l’un des professionnels qui passe par là à cet instant, d’autres sont plus silencieux et semblent contemplatifs. Plus loin, des dizaines de personnes – dont la majorité est représentée par des adultes dans la vingtaine ou la trentaine – sont attablées. Elles conversent en mangeant ou laissent les vapeurs du petit déjeuner les entourer, voire les enivrer, les écouteurs dans les oreilles.

Entre 7h30 et 9h30 (pour ce qui est du petit-déjeuner), ce ne sont pas moins de cent cinquante personnes en moyenne qui sont accueillies dans ce lieu par une équipe de travailleurs sociaux engagés et disponibles pour les écouter, les conseiller, les guider dans un parcours souvent rocambolesque et semé d’obstacles difficilement contournables.

Un petit-déjeuner servi à environ 150 personnes. Archives TG

Ainsi, ces professionnels proposent tant des suivis sociaux – loin de toute culpabilisation quant à l’éventuel usage de toxiques ou autres substances – que des démarches dites d’accompagnement administratif dans ce que l’on pourrait sans peine qualifier de jungle bureaucratique pour qui arrive à Genève, sans aide et sans la maîtrise de la langue de Molière. Mais, tout – ou presque – se joue et se noue durant le moment dévolu à la distribution du petit-déjeuner. C’est là que la majorité des contacts se font entre les travailleurs sociaux et ces personnes, qui ne demandent parfois rien pendant des années et qui requièrent une « technique » d’approche en douceur, respectant les défenses mises en place pour vivre et survivre.

Quand quelqu’un se retrouve en marge d’une société qui ne jure que par la performance et la compétitivité sur tous les plans, seule la honte peut venir sur le devant de la scène, avec son cortège de désarroi, de résignation et de détresse, poussant ainsi un individu aux frontières de la dignité humaine.

Se réintégrer doucement mais sûrement dans la communauté humaine – à l’aide de fibres relationnelles et langagières -, ne serait-ce pas cela le commencement de toute aide d’urgence ?

Population métissée et en mouvement perpétuel

Si les personnes qui accostent sur « Le Bateau » sont toutes dans la précarité, cette dernière peut s’exprimer sous diverses formes. Il peut s’agir de résidents suisses ayant connu un, voire plusieurs accidents de parcours qui les ont menés à ne plus avoir les moyens de se loger correctement, de remplir leur caddie ou d’assumer les frais quotidiens courants.

Cependant, la majeure partie des gens qui fréquentent cet endroit est constituée de migrants (clandestins, ressortissants de l’Union Européenne, demandeurs d’asile) et de jeunes en errance accompagnés de leur fidèle compagnon à quatre pattes. En effet, le principe d’un centre d’accueil « à bas seuil » est d’être ouvert à toutes et tous, sans critère discriminatoire. Seul le deal de drogues et la consommation sont interdits dans l’antre de l’association, ce qui est tout à fait respecté par les usagers la majeure partie du temps. La plupart de ces personnes ne « tombe » pas dans le commerce de substances par plaisir mais bien pour acquérir un moyen de subsistance a minima. Trop souvent on imagine une équation facile entre migrants et délinquants, même si la migration constitue selon certaines études scientifiques un facteur de risque en plus menant sur des chemins de traverses.

Avec la crise économique qui fait rage au sein de l’Union Européennes ces dernières années (et ailleurs !), ce sont divers types de migration que voient défiler les professionnels. Il en va ainsi de personnes que l’on nomme des «  doubles migrants » qui après avoir quitté leur contrée de naissance – l’Amérique latine par exemple – et s’être installées en Espagne il y a une vingtaine d’années pour connaître une vie meilleure, se retrouvent sans le sous et sans ressources autre qu’une seconde migration, en Suisse cette fois-ci. Il m’est aussi conté l’histoire d’un médecin sénégalais spécialisé dans les pathologies tropicales infectieuses qui s’est retrouvé en Suisse, sans pouvoir obtenir la reconnaissance de ses diplômes hautement spécialisés et qui s’est donc vu soudainement précarisé à l’extrême.

Des histoires terribles certes mais il existe heureusement aussi des débouchées plus heureuses lorsque certaines personnes parviennent à décrocher ce que l’on appelle « un stage de réinsertion » au cœur même du « Bateau », une postulation en bonne et due forme étant exigée pour être pris en compte dans sa demande. La suite permet soit de retourner « au pays » et de démarrer alors une activité lucrative, telle un élevage de chèvres ou l’ouverture d’une épicerie de quartier. D’autres – résidents suisses ou de l’UE –  pourront tenter leur chance avec une formation qualifiante ou des stages de longue durée en entreprise.

Le bateau de l’association fait face au Jardin Anglais

La solitude et l’exclusion sont deux éléments qui tuent davantage que les températures polaires de ces derniers jours. Cela amène une souffrance indicible, souvent non partageable, composée de perte d’estime de soi, de dégradation tant physique que morale pour arriver, dans les cas les plus graves, à des sujets coupés d’eux-mêmes, dernier rempart avant la fin. Genève souffrant d’un manque chronique de places d’hébergement d’urgence, ce n’est pas moins de quatre cent à six cent personnes – parfois avec enfants – qui dorment la nuit, dans les rues de Genève. Pour ne pas mourir d’hypothermie, la plupart se force à avaler des kilomètres le long des artères silencieuses, trouées par la lumière blafarde des lampadaires.  L’équipe de travailleurs sociaux doit aussi être à même de repérer les plus fragiles, ceux qui manifestent leur souffrance via des troubles du comportement bruyants ou encore par le biais de crises de paranoïa et autres bouffées délirantes aigues.Il y a donc tout un travail en réseau qui s’est mis en place au fil des décennies, tant avec l’équipe de psychiatrie mobile des HUG qu’avec le service des urgences somatiques, l’association « première ligne » – qui va analyser entre autres toutes les nouvelles drogues arrivant sur le marché – ou avec l’Hospice générale.

Le but étant d’assurer un maximum de cohérence dans les réponses apportées au public en question. Mais tous s’accordent à dire que l’insécurité qui borde la trame de ces existences souvent brisées n’arrange rien, voire promet le pire en termes de santé mentale.

Des professionnels sous pression mais toujours en quête d’innovation

Si Genève semble être bien dotée au niveau des prestations sociales, c’est qu’elle représente une ville de transit important. Les personnes dans la précarité peuvent se rendre dans divers centres à midi et le soir pour trouver à se nourrir convenablement: « Carrefour-Rue », « Le Carré » ou encore « L’Armée du salut » pour n’en citer que quelques – uns. Néanmoins, les professionnels notent une précarisation générale des populations avec lesquelles elles entrent en contact et des moyens d’action de plus en plus stricts et restreignant donc par là la chaleur et l’humanité dont chacun peut faire preuve au cœur d’une rencontre.

Les valeurs humanistes tendent à s’évaporer au profit d’un individualisme de plus en plus poussé, menant à une banalisation du fait que certains passent leurs nuits dehors pour ne citer que ce dramatique exemple qui est loin d’être anodin. Dans une société dans laquelle les objectifs chiffrés sont mis en exergue, l’aide d’urgence qui ne peut en produire pour plusieurs raisons peine à trouver des défenseurs politiques capables de démontrer que sans le travail associatif effectué quotidiennement, la collectivité devrait débourser quelques deniers en plus !

Pour conclure sur une note originale, deux enseignantes de droit de l’Université de Genève ont mis sur pied l’an passé un cours de « law clinic » dans le but de donner envie aux étudiants de plancher sur une étude des droits et des devoirs des Roms à Genève. Les jeunes ont découvert, au gré de leurs pérégrinations dans les méandres de l’administration, que certains professionnels du social ou du monde policier détenaient encore des informations erronées quant aux droits des personnes rencontrées.

Si la collaboration avec la police se passe de manière excellente la plupart du temps, les étudiants ont découvert des pratiques en cours frisant les limites de la légalité, afin que certains migrants rentrent dans leur pays sans demander leur reste. De leurs constations est née une petite brochure disponible tant en français qu’en roumain, permettant d’appréhender de la manière la plus claire possible quels sont les dispositions légales en vigueur à Genève. Bref, entre politique et économie, chaque individu devrait pouvoir avoir les moyens de trouver sa voie, au-delà des carcans protocolaires standardisés qui ne font, hélas, que le bonheur des statisticiens.

 

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Parallèlement à des études en anthropologie clinique, j'ai toujours apprécié écrire et décrire mes expériences à l'aide des mots. Lectrice assidue d'un peu près tout ce qui me tombe sous la main, j'aime aussi rencontrer les gens et apprendre à travers ce qu'ils me racontent de leur vie. Actuellement psychologue à l'hôpital, je prends le temps de voyager et de me faire une culture cinématographique éclectique!

1 commentaire

  1. Bravo pour ce bon article, on y sent de l empathie, autre regard bienveillant, ça change des discours du MCG

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